Antoine Reicha redécouvert (3/9)

Reicha
et Beethoven

Christian Horneman : Portrait de Ludwig van Beethoven (Vienne, 1802). Beethoven-Haus Bonn, Sammlung H. C. Bodmer, cote HCB Bi 1. (©Beethoven-Haus Bonn)

Pendant son séjour à Bonn, Antoine Reicha se lie d’amitié avec Ludwig van Beethoven, son exact contemporain (1770‒—1827). Ils font tous deux partie de l’orchestre du prince électeur Maximilian Franz, alors dirigé par Josef Reicha, l’oncle d’Antoine : ce dernier y joue du violon et de la flûte et Beethoven de l’alto et de l’orgue. Le jeune Antoine passe beaucoup de son temps avec Ludwig ; peut-être même a-t-il pris des cours de musique avec son professeur, Christian Gottlob Neefe. Tous deux rencontrent aussi à Bonn Joseph Haydn, qui passait par cette ville et invite les jeunes musiciens à Vienne. Ils s’inscrivent ensemble, le 14 mai 1789, à la Faculté des Lettres de l’Université de Bonn. Le cursus durait alors deux ans et comportait des cours de logique, métaphysique, droit naturel, physique, mathématiques et philosophie pratique. Reicha est particulièrement intéressé par les cours magistraux de mathématiques et de philosophie kantienne, tandis que Beethoven s’enthousiasme pour les idées révolutionnaires du professeur de philosophie Euloge Schneider. Leurs études coïncident avec les débuts de la Révolution française ; la conquête de l’Allemagne par les Français va ensuite séparer pendant quelque temps les deux jeunes musiciens. Beethoven se rend à Vienne, rejoignant Haydn ; Reicha tente sa chance à Hambourg, puis plus tard, brièvement, à Paris.

Immatriculation à l’Université de Bonn d’Antoine Reicha et de Ludwig van Beethoven, 14 mai 1789. Manuscrit. Akten der kurfürstlichen Universität Bonn (1777–1794), Faszikel VIII: Verzeichnisse der Studierenden auf der kurfürstlichen Universität. Universitäts- und Landesbibliothek Bonn, cote S 420 d. (©Universitäts- und Landesbibliothek, Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universität Bonn)

[Thaddaeus Dereser] : Entstehung und Einweihungsgeschichte der Kurkölnischen Universität zu Bonn unter der glorreichen Regierung Maximilian Franzens, von Gottes Gnaden Erzbischofs zu Köln, des H.R. Reichs durch Italien Erzkanzlers und Kurfürsten ... im Jahre 1786, den 20ten November und folgende Tage. Bonn : J. F. Albhoven (1786). Universitäts- und Landesbibliothek Bonn, cote Ab 4° 1227/50. (©Universitäts- und Landesbibliothek, Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universität Bonn) 

Antoine et Ludwig se retrouvent finalement à Vienne lorsque Reicha y emménage en octobre 1802. Aucune correspondance entre les deux musiciens n’a été conservée, mais les lettres de Beethoven à d’autres personnes nous apprennent qu’il a rencontré Reicha peu après son arrivée et a probablement reçu de lui l’édition parisienne de ses Douze fugues pour le piano. À leur lecture, il déclare que la méthode de Reicha a pour résultat que « la fugue n’est plus une fugue ». Pourtant, on peut trouver dans l’œuvre de Beethoven, par exemple dans le 4e mouvement de sa Sonate pour piano op. 106, n° 29 (1817‒1818), des passages inspirés par cette nouvelle conception de la fugue chez Reicha. L’inspiration a sans aucun doute été réciproque. Peu après son arrivée à Vienne, Reicha commence à s’intéresser à des innovations dans l’écriture en variations, tant au niveau théorique, à travers son ouvrage Kunst der practischen Harmonie, que pratique, dans son cycle pour piano L’Art de varier, op. 57 (1803). On peut considérer son attrait nouveau pour les variations comme inspiré par les cycles de variations de Beethoven op. 34 et 35 (1802). 

Ludwig van Beethoven : Sonate n° 29, op. 106 (Vienne, 1817– 1818 ; première exécution documentée : Paris, 1836, par Franz Liszt).(Ronald Brautigam, piano-forte, 2009) 

Ludwig van Beethoven : Lettre à la maison d’édition Breitkopf & Härtel à Leipzig, Vienne, vers le 18 décembre 1802. Manuscrit autographe, recto. Beethoven-Haus Bonn, Sammlung H. C. Bodmer, cote HCB Br 58. (©Beethoven-Haus Bonn) 

Antoine Reicha : Douze fugues pour le piano. Paris : Imbault (1800), page de titre, préface, 7e fugue. Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote VM7-5587. (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France) 

Après cette période commune d’activité à Vienne, les rapports des deux musiciens se relâchent. Reicha part pour Paris, où l'empereur Napoléon 1er avait instauré un nouveau régime monarchique, tandis que Beethoven, toujours fasciné par les idées révolutionnaires, reste définitivement à Vienne. On ne conserve aucun document sur leurs liens ultérieurs. Mais à tout le moins dans leur jeunesse, qu’on y voie une inspiration réciproque ou une affinité des âmes, tous deux étaient très révolutionnaires et novateurs dans leur pensée et dans leur œuvre. 

Citations de l’autobiographie.

Notes sur Antoine Reicha (Brno, Opus musicum, 1970)

« Je suivis les cours de cette université ; les élèves qui y firent des progrès marquants furent mes amis. Toutes ces choses réunies me donnèrent un penchant singulier pour la littérature et surtout pour les sciences abstraites. L’algèbre et la philosophie du célèbre Kant qui était alors en réputation en Allemagne, m’occupèrent le plus. J’avais fait beaucoup de progrès dans l’algèbre, ce qui me rendit un grand service par la suite, car c’est à elle que je dus en grande partie les lumières que j’acquis sur mon art, comme on le verra plus tard. » 

« Beethoven est né à Bonn: il était notre organiste à la cour. Nous avons passé quatorze ans ensemble ; second Oreste et Pilade, nous ne pouvions nous séparer dans notre jeunesse. Nous nous revîmes à Vienne après une séparation de huit ans ; c’est là que nous nous communiquions tout ce que nous faisions de nouveau. Il aimait beaucoup ma cantate de Lenore, et me disait souvent : Si j’étais le Prince Esterhazi, je la ferais exécuter comme elle le mérite. »
«
 Beethoven exécuta à la cour un concerto de Mozart sur le piano, il me prie de lui tourner les feuilles. Les cordes du piano cassant à tout moment sautaient en l’air, les marteaux s’embarrassaient entre les cordes cassées et Beethoven voulant à toute force terminer son morceau, me pria en conséquence de dégager les marteaux à mesure qu’ils s’arrêtaient et d’enlever les cordes cassées. Pour obvier à tout cela, j’avais plus affaire que Beethoven, car il me fallait sans cesse sauter et tourner autour du piano pendant tout le morceau. » 

Antoine Reicha : L’Art de varier, op. 57 (Vienne, 1803). (Mauro Masala, piano, 2000) 

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Séjour à Hambourg

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