Antoine Reicha redécouvert (5/9)

Reicha
et l’opéra

Jules Arnout : Académie impériale de musique, Théâtre de l’Opéra (1860), scène du Robert le diable de Giacomo Meyerbeer. Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque-Musée de l’Opéra, cote ESTAMPES SCENES Robert le Diable (5). (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Comme tous ses contemporains, Reicha s’est essayé à plusieurs reprises au genre le plus prestigieux de son temps : l’opéra. Pourtant, autant Antoine Reicha est devenu un grand théoricien de la musique, pédagogue et compositeur de musique instrumentale, autant son œuvre dramatique a connu un destin difficile. Comme il l’écrit dans son autobiographie, « pour faire un opéra, il ne s’agit pas d’être bon compositeur et même un excellent compositeur : il s’agit d’avoir un bon poème », et c’est, semble-t-il, ce qui a fait échouer la plupart de ses tentatives dans ce domaine. Lui-même évalue ainsi le degré de réussite d’un compositeur dramatique : « faire d’excellente musique ou réussir sont deux choses très différentes. » 

Antoine Reicha : Gusman. Manuscrit autographe (vers 1816), début de l’ouverture et extrait du duo de Gusman et Pédrille. Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote MS-12017. (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

C’est à Hambourg, ville célèbre par sa longue tradition lyrique, que Reicha aborde pour la première fois la composition d’opéras. Le premier, Der Eremit auf Formentera, est perdu et n’a même jamais été exécuté. Le deuxième, dans le genre de l’opéra-comique, c’est-à-dire avec des dialogues parlés, est intitulé Obaldi ou les Français en Égypte (deux actes, 1798). Par son sujet tiré des Croisades, il cadrait tout à fait avec l’actualité de la conquête de l’Égypte par l’armée de Bonaparte. Espérant le faire représenter, Reicha quitte Hambourg pour Paris en 1799. Or, le livret d’Obaldi ne plaît pas et les deux théâtres Favart et Feydeau refusent de le monter de même que l’opéra-comique suivant, L’Ouragan, en trois actes (vers 1800).  

Mais son court séjour parisien ne décourage pas définitivement Reicha de la composition d’opéras et il s’y consacre aussi à Vienne. Il y rencontre le succès à la cour impériale avec Argene, regina di Granata, opéra en deux actes sur un livret italien, composé sur une commande de l’impératrice Marie-Thérèse, épouse de l’empereur François 1er, qui interprète elle-même le rôle-titre de l’œuvre.  

Antoine Reicha : Argene, Regina di Granata (Vienne, 1803–1805). (K. Kněžíková, M. Šrůmová, sopranos ; J. Březina, ténor ; Symfonický orchestr hl. města Prahy FOK, dir. V. Spurný, captation de la répétition générale de la première moderne en 2013) 

Des dix ouvrages dramatiques achevés par Reicha, seuls trois auront connu une exécution publique, tous pendant son second séjour parisien. Il compose la plus grande partie de l’opéra-comique Cagliostro (1810, en collaboration avec Victor Dourlen), mais doit le remanier pendant les répétitions et se montre très insatisfait de sa forme finale ; l’œuvre tombe après quelques représentations. Ses deux grands opéras, Natalie ou la famille russe (1816) et Sapho (1822), connaissent un destin semblable : tous deux n’ont été donnés que pour quelques soirées à l’Académie royale de musique de Paris. Reicha lui-même estimait le plus Sapho et Philoctète, opéra qui n’a jamais été représenté, et désirait éditer leurs partitions sans les coupures dont a souffert Sapho. Ce souhait n’a pas été exaucé jusqu’ici. 

Pierre-Luc-Charles Cicéri : Sapho, esquisse de décor, peut-être pour l’acte I (1822), deux versions. Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque-Musée de l’Opéra, cote ESQ CICERI-90 et ESQ CICERI-91. (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Antoine Reicha : Sapho (Paris, 1822), air de Sapho « Lyre fidèle », acte II. (Jitka Pavlová, soprano ; Státní filharmonie Brno, dir. František Jílek, 1987) 

Reicha a laissé inachevés d’autres opéras, comme Hercule au mont Oëta, tragédie lyrique d’Antoine-François Le Bailly présentée au jury du Théâtre des Arts en décembre 1800. Reicha n’en a mis en musique que le premier chœur, sans doute en raison du rejet du livret par le théâtre. L’existence de cette œuvre retrouvée en 2019 dans les collections de la BnF était restée inconnue jusque-là. En revanche, le Télémaque évoqué dans son autobiographie semble totalement perdu. 

Malgré l’insuccès de ses œuvres scéniques, Reicha s’intéresse de façon détaillée à la théorie de la composition dramatique dans son dernier écrit, L’Art du compositeur dramatique (1833), où il utilise quantité de numéros de ses opéras comme exemples types. Il a par là influencé les générations suivantes de compositeurs.

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