Antoine Reicha redécouvert (8/9)

Théoricien
et pédagogue

Antoine Reicha : Practische Beispiele, ein Beitrag zur Geistes Cultur des Tonsetzers und desjenigen, der sich durch den Vortrag auf dem Piano-Forte auszeichnen will, als auch zur Erweiterung beider Künste, begleitet mit philosophisch-practischen Anmerkungen. Manuscrit autographe (1794–1799), page de titre. Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote MS-2496. (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

En tant qu’enseignant, Antoine Reicha a eu sur plusieurs générations de compositeurs une influence qui peut presque se comparer à l’importance pédagogique de Comenius en didactique générale et en didactique des langues. Elle s’exerce d’abord directement par son enseignement, puis indirectement à travers ses traités et leur diffusion à l’étranger. 

Le bâtiment du Conservatoire dans les années 1795–1911, rue Bergère (© photo Andreas Praefcke).

Reicha a commencé à enseigner la musique et la composition dès son séjour à Hambourg (1795‒1799). Nécessité alimentaire à l’origine, l’enseignement l’a tellement passionné qu’il a peu à peu renoncé à une carrière de musicien interprète pour se consacrer toujours plus à ses élèves privés et à son travail de composition. Pendant qu’il résidait à Vienne dans les années 1802‒1807, il a continué, parallèlement à ses propres études, à enseigner aussi en privé. Mais la période la plus importante de sa carrière d’enseignant ne s’ouvre qu’avec son installation définitive à Paris. Sa renommée de pédagogue, après dix ans de cours particuliers en France, lui vaut d’être nommé professeur au Conservatoire de Paris. À partir de 1818, Reicha y enseigne le contrepoint et la fugue, et probablement aussi l’harmonie. Derrière ces disciplines se cachait une partie essentielle du cycle de formation des futurs compositeurs. Parmi ses élèves au Conservatoire ou ailleurs, on compte notamment Hector Berlioz, Charles Gounod, George Onslow, Franz Liszt ou encore César Franck, qui mentionnera la mort de son professeur dans son cahier d’exercices. 

César Franck : Écriture et principes de Mr A. Reicha professeur au Conservatoire de Paris. Manuscrit autographe de Reicha et Franck (1835–1836), p. 20 et 21. Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote MS-1831. (© Bibliothèque nationale de France)

L’activité pédagogique de Reicha est étroitement liée à ses écrits de théorie musicale. Dès sa période hambourgeoise, il a probablement commencé à rédiger ses réflexions sur une nouvelle conception de la fugue (Über das neue Fugensystem) et s’y est ensuite consacré pendant son séjour à Vienne puis à Paris. C’est de cette dernière période seulement que datent ses manuels achevés et imprimés de son vivant.  

Antoine Reicha : Traité de mélodie. Paris : l’auteur (1814), page de titre, p. 38 exemple d’un duo de Mozart. Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote VM8-783.
(©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Wolfgang Amadeus Mozart : La Clemenza di Tito (Vienne/Prague, 1791), duo Servilia, Annio : « Ah perdona il primo affetto ».
(E. Mathis, soprano : Servilia ; M. Schiml, soprano : Annio ; Dresdner Staatskapelle, dir. Karl Böhm, 1978)

En 1814 paraît son Traité de mélodie, qui allait devenir le premier ouvrage largement diffusé à traiter de façon approfondie de la structure correcte de la mélodie et de la manière de composer avec celle-ci. L’année où Reicha entre en fonction au Conservatoire de Paris est édité son Cours de composition musicale ou Traité complet et raisonné d’harmonie pratique (1818), approuvé comme manuel officiel pour cette matière.  

Antoine Reicha : Traité de haute composition musicale. Vol. I. Paris : Zetter (1824), page de titre, Chœur dialogué par les instrumens à vent (p. 74–79).
Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote VM8-777 (1). (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Antonine Reicha : Chœur dialogué par les instruments à vent  Já letím s tebou k oblakům. (Pražský filharmonický sbor ; Pražský komorní orchestr, dir. L. Mátl, 1988) 

La série de ses écrits destinés aux futurs compositeurs culmine avec son vaste Traité de haute composition musicale en deux volumes (1824 et 1826), consacré principalement au maniement du contrepoint et de la fugue. Son dernier ouvrage publié, l’Art du compositeur dramatique (1833), est centré sur le genre de l’opéra français par opposition à l’opéra italien et donne des instructions sur la manière correcte de traiter l’accent tonique dans la langue et dans la musique. 

Antoine Reicha : Art du compositeur dramatique. Paris : Farrenc (1833), page de titre. Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote VM8-1354 (1) (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

La qualité didactique de ses manuels, qui rendent la matière accessible aux étudiants de son temps sans les encombrer de connaissances sur des procédés de composition déjà obsolètes, a valu aux écrits de Reicha la faveur générale. Leur diffusion a également été favorisée de bonne heure par la parution de traductions. Carl Czerny a assuré une édition bilingue français-allemand de tous les écrits de Reicha en deux ensembles : une édition regroupant les trois premiers traités (4 volumes, 1832–1835) et une traduction séparée de l’Art du compositeur dramatique (1835). Le Traité d’harmonie a également été traduit assez tôt en italien (1838). Au nombre des élèves de Reicha s’ajoutent ainsi indirectement ceux qui ont étudié à partir de ses écrits. On peut aussi ranger parmi eux Bedřich Smetana, auquel Joseph Proksch enseignait d’après les traités de Reicha. 

Annonce de l’élection de Reicha comme membre de l’Institut de France. Le Ménestrel : journal de musique, 31 mai 1835. Bibliothèque nationale de France, département de la Musique, cote FOL-VM-258. (©gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Plusieurs récompenses ont été décernées à Reicha de son vivant pour son activité pédagogique et son œuvre. En 1829, la nationalité française lui est accordée ; deux ans plus tard, il est décoré de l’ordre de la Légion d’honneur (1831). En 1835, il reçoit les honneurs suprêmes en étant nommé membre de l’Académie des Beaux-Arts à l’Institut de France. C’est un des rares musiciens à avoir reçu cette distinction, qui reste tout à fait exceptionnelle pour un compositeur originaire de Bohême. Seuls deux autres artistes d’origine tchèque ont été nommés académiciens depuis, le peintre Václav Brožík en 1896 et le chorégraphe et maître de ballet Jiří Kylián en 2018.

Pour aller plus loin


À la demande de l’éditeur viennois Anton Diabelli, Carl Czerny réalise entre 1832 et 1835 une édition bilingue de tous les écrits de Reicha parus à Paris. Cette publication présente toujours l’original français et la traduction allemande en regard. L’établissement de l’édition modifie l’ordre des écrits de Reicha : le 1er volume (parties 1–3) contient le Traité d’harmonie (1818), le 2e volume (partie 4) regroupe les deux sections du Traité de mélodie (1814), tandis que les 3e et 4e volumes (parties 5–7 et 8–10) sont consacrés à la traduction des deux volumes du Traité de haute composition musicale (1824–1826). La traduction de L’Art du compositeur dramatique est publiée séparément en 1835. Soucieux d’actualiser les écrits plus anciens de Reicha, en particulier le Traité de mélodie, Czerny enrichit sa traduction d’annotations et d’exemples tirés de l’œuvre de Ludwig van Beethoven. Sous cette forme, les traités de Reicha ont bénéficié d’une large diffusion.


En plus des manuels que Reicha a publiés de son vivant, quantité de ses textes nous sont aussi parvenus seulement en manuscrit, certains même sous la forme d’une copie prête pour l’édition. Il y a parmi ceux-ci son premier ouvrage, de sa période hambourgeoise, Philosophisch-praktische Anmerkungen zu den praktischen Beispielen (avant 1799) ou encore le vaste De la Musique, comme art purement sentimental (1814). Avec nombre d’autres textes manuscrits de Reicha, ils ont fait l’objet d’une édition moderne bilingue allemand-français préparée par une équipe internationale de musicologues pour les éditions Olms : Écrits inédits et oubliés / Unbekannte und unveröffentliche Schriften, 3 volumes, 2011–2015. De la Musique, comme art purement sentimental a également été traduit en tchèque par Roman Dykast (Prague, Togga, 2009).

REJCHA, Antonín. Écrits inédits et oubliés. Volume 1, Autobiographie, articles et premiers écrits théoriques (H. Audéon, A. Ramaut, H. Schneider, éds.). Hildesheim: Georg Olms, 2011. Musikwissenschaftliche Publikationen. ISBN 978-3-487-14627-0. 

REJCHA, Antonín. Écrits inédits et oubliés. Volume 2,1, Écrits théoriques et exemples pratiques (H. Audéon, H. Schneider, A. Ramaut, éds.). Hildesheim: Georg Olms, 2013. Musikwissenschaftliche Publikationen. ISBN 978-3-487-14659-1. 

REJCHA, Antonín. Écrits inédits et oubliés: Unbekannte und unveröffentlichte Schriften. Bd. 2,2, 24 Kompositionen für Klavier. Vol. 2,2, 24 compositions pour piano (H. Audéon, H. Schneider, A. Ramaut, éds.). Hildesheim: Georg Olms Verlag, 2013. Musikwissenschaftliche Publikationen. ISBN 978-3-487-15057-4. 

REJCHA, Antonín. Écrits inédits et oubliés: Unbekannte und unveröffentlichte Schriften. Band 2,3, Supplement: Beispiele des Wiener Traktats Kunst der practischen Harmonie. Volume 2,3, Supplément: Exemples du traité viennois Art de l'harmonie pratique (H. Audéon, H. Schneider, éds.). Hildesheim: Georg Olms Verlag, 2015. Musikwissenschaftliche Publikationen. ISBN 978-3-487-15276-9. 

Grâce au travail systématique du musicologue Roman Dykast, la plus grande partie de l’œuvre théorique en français de Reicha est désormais accessible aux lecteurs tchèques. Entre 2012 et 2016 ont paru, édités et traduits en tchèque par ses soins, le Traité de mélodie (Prague : Togga, 2012), le Traité d’harmonie (Prague : Togga, 2014) et les copieux volumes du Traité de haute composition musicale de Reicha sous le titre Pojednání o kontrapunktu (Traité de contrepoint, Prague : Togga, 2016). Les éditions tchèques de ces ouvrages sont toutes suivies d’une étude qui replace l’œuvre de Reicha dans le contexte de son temps.

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Compositeur à Paris

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